Être au carré

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“L’abstrait me désespère, il m’échappe”, déclarait Violette Leduc. 

C’est dire s’il soulève interrogations, malaise et réticences. C’est dire si l’on n’y comprend rien. Mais que faudrait-il comprendre ? 

Énigme posée par votre peinture…

Je me sens perdue devant elle. Elle est comme le soleil cru, aride, et aveuglant au sortir de la caverne, ombreuse et douceâtre. Et dont la vue peut choisir de se détourner :  on ignore, on méprise, on en appelle à l’infantile – être amoindri, dénué de techniques et de savoirs. 

Paradoxe étrange. 

J’entends souvent dire qu’il faut être éduqué pour comprendre l’abstrait et que c’est en cela, qu’il serait moins puissant, moins intéressant, que le figuré. Mais n’est-on pas au contraire largement éduqué au figuratif ? Habitué, structuré, formaté, à reconnaître, à saisir une nature morte, un paysage, un modèle vivant ? Ne nous a-t-on pas appris qu’il s’agissait là du Beau, du Bel Art ? N’est-ce pas justement ce même regard que le prisonnier confiant pose sur les simulacres de sa caverne, l’œil docile, et longuement poli ? 

L’abstrait m’échappe parce qu’il m’évade. Pour la première fois, je ne suis plus soumise à la doxa. Je suis libre. Désespérément libre. Libre à en crever d’angoisse. On sait ce que la liberté subitement recouvrée a d’effrayant… Affranchi de la mimesis, libéré du cliché, le regard s’éclaire d’une expérience affective et philosophique. Délesté de toutes ses protections mentales, il se livre à la sensation. Les choses et les objets du monde s’évanouissent derrière l’explosion du sentir : lumières, mouvements. Que voit le prisonnier qui n’a encore jamais vu le ciel, sinon le déchaînement de couleurs et de formes inconnues ? De là surgissent des impressions — intrinsèques, imprévisibles, inassignables, et hors du temps. Votre peinture est sans mémoire ni perspectives. Elle est création fulgurante et nous échappe comme tout ce que l’on ne peut ni comprendre ni retenir. 

Elle n’est ni causale ni narrative, mais soudaine. Pure effraction. Pour en arriver là, il vous a fallu plonger dans la Crise, et m’entraîner avec vous dans la catastrophe. Abolir les préjugés, l’opinion, la doxa, pour atteindre la vision nue. Échapper à toute pré-vision. 

Votre peinture remonte à ras d’existence. Elle fait table rase, déconstruit les réflexes de pensée, les représentations préconçues. Elle produit l’inconcevable. Il n’y a pas d’autre façon d’exister que de résister : à l’opinion, à la honte, à la servilité, à l’utile. Libérée des limites imposées, des téléologies de la vie quotidienne, pour ne plus être an-esthésiée par leur fonction prosaïque. Qui pourrait alors soupçonner les limites d’une telle peinture ? 

Enfin autorisé à délirer, à fantasmer dans toutes les directions…

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